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MEET CELINE DELAUGERE

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INCREDIBLE ART

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“On ne crée pas à partir du parfait, on crée à partir du chaos” 

Courses aux likes, selfies parfaits, photos retouchées… La manière dont nous nous représentons sur les plateformes digitales a redéfinit ce que l’on entend par “se montrer sous son meilleur jour”. Mais qu’est-ce que le beau à l’heure du numérique ? C’est à cette question, et bien d’autres, que cherche à répondre Céline Delaugère, mannequin, data scientist, artiste digitale et entrepreneure. Explorant les imbrications entre l’art, la mode et les nouvelles technologies, elle présente cet automne “NO ONE 991”, une exposition de 8 portraits générés par l’intelligence artificielle. Rencontre.

Parle-nous de ta première exposition… 

NO ONE 9991 est né alors que je partageais mon temps entre mes études d’informatique et de maths et le mannequinat. À l’époque, je menais un travail de recherche sur l’intelligence artificielle et ses réseaux de neurones générateurs d’images, plus connus sous le nom de GAN(Generative Adversarial Networks) et je me suis demandé ce qui se passerait si j’unissais cet outil aux visages de la mode que je côtoyais chaque jour. Depuis l’enfance, je suis fascinée par l’expression de la beauté et le lien étroit qu’elle entretient avec les mathématiques ; plus particulièrement avec la géométrie, qui pour moi nous permet d’appréhender et de comprendre le monde. Mon travail s’inscrit dans cette lignée. J’ai bâti ce projet au cours des deux dernières années en me concentrant sur la recherche et l’expérimentation technique. C’est avec le temps que j’ai réussi à créer un nouveau type de visage ; totalement généré par l’intelligence artificielle. 

On a eu tendance à expliquer que ce qui différencie l’humain et la machine, c’est la créativité et pourtant, tu travailles sur l’idée de machines créatives… 

En théorie, la machine est un outil et une extension de l’humain, totalement maîtrisable, et n’est pas doté de créativité. En pratique, il n’est pas toujours facile de programmer et maîtriser totalement une machine. C’est lors de cette perte de contrôle que naît selon moi un espace de création pour la machine. 

Tes oeuvres mettent en avant des photos en plan serré et aux visages déformés. Peux-tu expliquer ton processus créatif ? 

J’ai créé une base de données de 14 000 images de visages de mannequins, au cours de ces dernières années, toutes prises lors des défilés des quatre principales Fashion Weeks mondiales. J’ai ensuite trié puis recadré les images afin de me concentrer uniquement sur les visages. J’ai pu par la suite entraîner des réseaux de neurones génératifs (GANs) à générer des visages à partir de cette base de données. Parmi les nouvelles images, nombreuses présentent des erreurs. Ces “erreurs” ont finalement engendré des visages déformés que j’ai trouvé d’une beauté déroutante. 

 Cette idée “d’erreurs” est intéressante à l’heure de l’instagrammable. Quel est ton rapport à la notion de perfection ? 

L’image est pour moi une projection de l’humain et ne laisse évidemment transparaître qu’une partie de soi. Il est donc logique qu’elle soit utilisée et modifiée pour servir au mieux celui qui la diffuse. Le problème de cette fausse image est que l’on cache tout le processus de création. Une image demande la plupart du temps beaucoup de travail. La mode en est le parfait exemple, on ne montre que très rarement les heures de travail et d’acharnement passées à concevoir une image.  

Dernièrement, on revient à une esthétique plus brut dans nos images, comment tu l’expliques ? Assiste-t-on à une redéfinition du beau ? 

Tout à fait. Les moyens techniques que nous avons sont de plus en plus performants depuis l’avènement du numérique. Je pense qu’en arrivant à une généralisation d’une image trop parfaite, on apprend à aimer les défauts des images plus brutes. Ce retour à cette esthétique va donc toucher notre inconscient et notre nostalgie du passé ; un bon moyen pour séduire le public. En dehors de cela, je pense que la beauté passe par l’imperfection. On ne crée pas à partir du parfait, on crée à partir du « chaos ». 

Tu as également lancé Eva Engines, un moteur de recherche qui utilise la reconnaissance faciale pour caster des mannequins. Comment est-ce que cela fonctionne ? 

Les besoins des marques ont changé, notamment avec Instagram et les nouvelles technologies : influenceurs, story, publicité digitale, etc. Nous voulons donc mettre les nouvelles technologies dont l’intelligence artificielle au service de l’industrie de la mode. Mon envie est de concevoir la nouvelle génération de mannequin et de se positionner entre la technologie, la mode, le casting et plus largement le marketing. 

En entrant directement les critères que l’on recherche, est-ce qu’on ne se ferme pas à la découverte d’un nouveau visage ? 

En effet. Et c’est pour cela que l’aventure Eva Engines ne fait que commencer. Je suis tout à fait consciente que la création doit impliquer plus qu’une simple nouveauté, mais un profond changement qui prend racine dans la transformation au niveau de la conception, et c’est bien ce que nous comptons mettre en place.  

Ces dernières années, les films et séries ont eu tendance à montrer les nouvelles technologies – dont l’intelligence artificielle, comme de potentiels dangers pour l’humanité. Qu’est-ce que tu voudrais dire à ceux qui se sentent menacés par l’intelligence artificielle ?  

Ce n’est qu’un outil humain, bien que sa maîtrise ne soit pas encore totale. Il ne faut pas en avoir peur, mais plutôt réfléchir aux conséquences qui seront entraînées par ses avancées.Selon moi, il faut impérativement mettre en place des mesures empêchant l’accroissement des inégalités entraînées par l’IA et la technologie plus généralement. Avoir accès à l’utilisation d’une intelligence artificielle a un prix et ce prix pourrait encore accroître les inégalités, sur des domaines comme la santé par exemple ou plus généralement l’accès à la connaissance. 

Celine Delaugere « NO ONE 991 » vernissage le 11 Octobre à l’agence The Claw. RSVP: celine.delaugere@gmail.com